Jean Ferrat

Jean Ferrat célébré cet après-midi dans son village d’Ardèche (et sur France 3 par la même occasion) est pour moi et pour beaucoup l’un des derniers grands hommes de la chanson française. Loin devant Johnny Halliday et consorts, il faisait partie de ces hommes qui travaillaient autant le verbe que les accords (ceci dit Johnny en plus de ne pas travailler le verbe ne travaille pas les accords non plus, bref là n’est pas le sujet).

Je pourrais ressortir sa biographie, évoquer son père mort en déportation, son affinité pour le parti Communiste etc. Cependant, je vais rester simple et me contenter de poster ces paroles. Des paroles d’une beauté suprême, d’une pudeur folle malgré l’atrocité des faits qu’elle décrit… Vous l’avez deviné il s’agit de Nuit et brouillard.

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent

Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu’une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été

La fuite monotone et sans hâte du temps
Survivre encore un jour, une heure, obstinément
Combien de tours de roue, d’arrêts et de départs
Qui n’en finissent pas de distiller l’espoir

Ils s’appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou,
D’autres ne priaient pas, mais qu’importe le ciel
Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux

Ils n’arrivaient pas tous à la fin du voyage
Ceux qui sont revenus, peuvent-ils être heureux?
Ils essayent d’oublier, étonnés qu’à leur âge
Les veines de leurs bras soient devenues si bleues

Les Allemands guettaient du haut des miradors
La lune se taisait comme vous vous taisiez
En regardant au loin, en regardant dehors
Votre chair était tendre à leurs chiens policiers

On me dit à présent que ces mots n’ont plus cours
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire
Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare

Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter ?
L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été
Je twisterais les mots, s’il fallait les twister
Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez

Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers,
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants
Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent.

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